La Forme de l'Eau, Guillermo Del Toro, 2018


La forme de l'eau commence par laisser un peu circonspect à cause des notes d'accordéon de l'ouverture, et d'un choix de photographie très marqué (un vert aqueux ici). On pense d'abord à un recyclage de l'esthétique de Jeunet dans Amélie Poulain (le vert remplaçant le jaune). Beaucoup de critiques, d'ailleurs, en sont restés là. 

Pour peu que l'on n'en reste pas à ce jugement assez superficiel ("ah ouais et puis le personnage principal est une femme aussi" - ?), la comparaison ne tient pas vraiment. Commençons par évacuer la question de la nostalgie : là où Jeunet préfère inventer un Montmartre façon boule à neige, filmant "l'aujourd'hui" sur un mode "c'était mieux avant", Del Toro se montre beaucoup moins réac. Il double son hommage à une esthétique du passé (bel et bien présent) d'un regard virulent sur l'époque traitée : racisme, homophobie, sexisme, obsession de la guerre froide - Non, il ne regrette rrrrien.

Revenons-en à l'esthétique : Del Toro s'empare du motif de l'eau pour en imprégner sa mise en scène (et non, seulement, la photographie), et réinventer une manière de filmer l'amour : immerger la caméra (ou le regard), c'est le mettre en apesanteur. En immergeant sa salle de bains, Elisa et "la créature" se laissent submerger le temps d'un superbe baiser : le spectateur est invité à flotter avec eux, superbe moment de cinéma.

Del Toro mimant la taille du sexe de sa créature

C'est bien d'amour dont il est question, et le film en est gorgé : on retrouve l'habituelle empathie de son auteur pour ceux que leur monde qualifie de freaks, de marginaux. Ce sont d'abord l'héroïne et son amie, qui nettoient la pisse des connards. La géniale scène d'introduction du méchant interprété par Michael Shannon pose d'emblée ce rapport dominant/dominé, la matraque comme substitut phallique, et de manière très drôle. A ce propos, il est assez étonnant de voir aussi, dans ce qui pourrait n'être qu'un conte lambda, l'importance de la sexualité. C'est ainsi que le film se détache de l'ordinaire hollywoodien dans lequel on pourrait l'enfermer : il est AUSSI question de désir, pas seulement d'amour platonique, pour une créature étrange. Loin de fuir la question, Del Toro l'aborde frontalement. On pourrait presque opposer ainsi les deux principaux antagonistes mâles du film : l'un exhibe matraque et pénis (dans la scène dont je viens de parler), l'autre cache...

La cohabitation entre ce côté cru (dans la violence, aussi) et de superbes décrochages lyriques donne un ton très singulier au film, que j'apprécie beaucoup. Lyrique, le film l'est aussi au sens propre, lors d'une scène musicale à pleurer, qui n'est pas sans rappeler une autre séquence signée Del Toro, dans Hellboy II. La séquence, dans laquelle l'héroïne muette se rêve chanteuse, fait basculer en douceur le spectateur de la réalité à l'imaginaire, par la lumière et un glissement de la caméra.


C'est aussi ça le respect des freaks pour Del Toro : les filmer comme des humains tout simplement. 

Le film est plein d'idées de cinéma, mais une m'a particulièrement séduit : l'importance accordée aux bruits de succion de pastilles par le méchant Michael Shannon (qu'Hollywood a l'air de vouloir enfermer dans ces rôles assez peu subtils), qui ne pourrait être qu'un simple gimmick. Ce bruit, hors de son contexte, provoquera en fait le revirement d'un des personnages réalisant tout d'un coup pour quel camp il travaille : le maléfique clan des croqueurs de pastilles.

Mon cinoche 2017

Un petit Top de 2017 que je limite à 3 films, car j'ai vu peu de nouveautés cette année. Un top 100% américain, même si je mettrais probablement, une longueur derrière, Grave.

1. The Lost City of Z, James Gray

Il est riche, ce film. L'aller-retour entre la fresque flamboyante et la sphère intime est orchestré de main de maître par la mise en scène. Peu à peu la jungle (ou son hallucination), envahit tout. Cette fièvre gagne aussi le spectateur, déchiré comme le héros entre ces deux mondes. La densité toute romanesque du récit n'est jamais subie, Gray laissant le temps couler dans ses scènes, maîtrisant ses ellipses. Le plan final survient, magnifique, et on comprend que le film va rester en nous un bon moment, comme un long roman.


2. Split, M.N. Shyamalan

J'en avais parlé récemment ici.

3. Get Out, Jordan Peele

Get out, non content d'être un des films les plus drôles de 2017, restera peut-être LE film du passage de l'ère Obama à l'ère Trump, sa structure effectuant un glissement parfait de la comédie grinçante sur le racisme ordinaire (même sous ses atours les plus "bienveillants"), à l'horreur absolue dans sa flippante et sanglante deuxième partie. Le plus intéressant étant qu'aucun nouveau personnage ne vient personnifier (dans mon souvenir) cette nouvelle menace. L'occasion de rappeler que ce racisme dormait seulement en apparence, arborant seulement une forme plus lisse. Get out tape fort, tape juste, et j'espère que Jordan Peele fera d'autres films, aussi drôles et intelligents.


Split, M.N. Shyamalan, 2017


M.N. Shyamalan s'est retrouvé obligé, après une série de bides critiques et commerciaux à gros budget, de repasser par la case départ. En acceptant une commande du producteur Jason Blum, il se frottait avec beaucoup de malice et de talent au style du found-footage, avec un budget très mince. J'en avais parlé ici, ça donnait un joli petit film : The Visit. C'était un peu une renaissance pour lui, et la contrainte semble avoir relancé ses envies de cinéma.

C'est pourtant, ici encore, une simple idée de série B qui est à l'origine du film. Dès le plan inaugural, un très lent travelling compensé sur son héroïne, une longue focale l'isolant du reste du monde dans un décor de fast-food, on sait pourtant que l'envie de mise en scène de l'ex-golden boy est de retour. La séquence qui suit le confirme : avec une voiture, un parking, un rétroviseur et son sens du hors-champ, il réalise une géniale séquence d'enlèvement, avec un sens du suspense rare chez ses contemporains.

C'est ensuite dans le confinement que le film travaille, limitant les plans extérieurs à la cave, décor du huis-clos. Seules exceptions à cette règle, des séquences dans le cabinet d'une psychiatre (personnages qui inspirent énormément Shyamalan, revoir Sixième Sens), et une poignée d'extérieur-nuit.



Avec élégance et sobriété, il va alors se livrer avec son acteur principal (James Mc Avoy, qui n'a été jamais aussi bon), à une mise en abîme du jeu et de la mise en scène, l'acteur interprétant tour à tour une galerie de personnages divers, non sans un recours (nécessaire) à la caricature, mais sans pour autant les sacrifier. Chacun de ces personnages est un être à part entière, sur lequel il porte un regard empathique communicatif.
C'est à une série de petits tours de magie que nous assistons, voyant sur un même corps apparaître Patricia, Barry, Kevin, Casey et Denis (sublime scène de rencontre lors de laquelle la psy se retrouve enfin face à cette personnalité enfouie).

Le jeu avec les genres va se poursuivre tout au long du film, entre malice scénaristique et rigueur de mise en scène. On retrouve avec plaisir son sens de l'humour (qui déjà, repointait le bout de son nez dans The Visit), et une maîtrise retrouvée de la rupture de ton (qui manquait cruellement à la tentative folle qu'était "Phénomènes", flirtant régulièrement avec le nanar). Car c'est ici aussi, comme dans Sixième Sens et Incassable, une grande noirceur qui travaille le film.


Les cauchemars d'enfant, terreau fertile du Shyamalan Universe

Arrive un long climax captivant : qui d'autre que Shyamalan est capable aujourd'hui de maintenir une telle intensité, une telle émotion, signe de son ambition retrouvée de cinéaste qui doit encore prouver?

La dernière séquence réserve une petite surprise : certains l'interpréteront comme un simple clin d'œil, d'autres comme un coup marketing : j'y vois le retour d'un auteur, qui unifie, malgré la diversité des genres abordés, l'univers de ses films. Un univers cohérent qui injecte du mythe dans la banalité, avec une rare compréhension de ce qu'est le genre fantastique.

Je trépigne en attendant la suite.

Rogue One : A Star Wars Story, Gareth Edwards, 2016


Dans l'épisode IV de la saga Star Wars, la princesse Leïa, au moment de révéler le plan d'attaque pour détruire l'Etoile Noire (ou de la Mort, je sais plus) déclare solennellement : "des hommes sont morts pour nous fournir cette information".
C'est le point de départ de ce nouvel épisode réalisé par Gareth Edwards : raconter cette histoire, celle de ces oubliés. Et je trouve que c'est une très belle idée.

C'est bien de redonner du travail à Yvan Attal

Le film puise donc à la fois dans les ingrédients scénaristiques habituels de la saga : les écrits de Joseph Campbell sur le monomythe (le héros aux mille et un visages, je l'ai pas lu mais je le cite sans vergogne), mais aussi de manière plus surprenante et inédite, dans une trame de film de guerre, et notamment les récits sur la Résistance française pendant l'occupation.

C'est cette deuxième influence qui tire cet épisode vers le haut : les rebelles sont ainsi filmés non comme à l'habitude (des gentils gauchistes), mais comme ni plus ni moins, des guerriers prêts à sacrifier des vies (et pas que les leurs) pour leurs idéaux.

Forest Whitaker, chef rebelle qui se défonce à l'oxygène : j'aime

On ne peut que saluer cette ambition, même si, par manque de talent, Edwards ne parvient pas toujours à gérer ce grand écart. L'empathie pour les personnages est absolument nécessaire pour faire fonctionner le climax façon "les 7 mercenaires", et pourtant l'un d'eux(sosie d'Yvan Attal) nous est présenté assassinant froidement un innocent pour accomplir une mission, un autre pratiquant une forme de torture originale et relativement affreuse. Il aurait fallu un cinéaste plus spécialiste de l'ambigüité (Verhoeven) ou spécialiste de ces personnages antipathiques que l'on suit pourtant jusqu'au bout (Friedkin). Le traitement est superficiel et échoue donc (bien sûr) à faire d'un Star Wars un nouveau "L'armée des Ombres".

S'il échappe le plus souvent à la laideur, le film sombre dans le mauvais goût lorsqu'il utilise des avatars numérisés pour ressusciter des personnages trop vieux pour ces conneries (Carrie Fischer, morte depuis) ou morts tout court (Peter Cushing). L'impression d'assister à une cinématique de jeu vidéo, le temps de quelques plans, est assez risible, et risque de vieillir extrêmement mal. Mais vraiment.

Ceci dit, Rogue One est un honnête film de guerre plein de bonnes intentions qui, à défaut de prendre aux tripes, se suit sans déplaisir, et auquel il ne manque qu'un réalisateur plus talentueux. 

L'année 2016

C'est le moment de faire un point sur les films sortis en 2016, et établir un petit "top", parce qu'il faut bien rigoler un peu et, si possible, polémiquer.
Précisons que je n'ai vu que 28 films sortis cette année (contre 48 films l'an dernier). On en tiendra compte pour évaluer l'amour que je porte aux films classés dans les dernières places du top 10...

1. Rester Vertical, Alain Guiraudie

Mississipi? Non, Marais Poitevin
 
Guiraudie continue, en toute modestie, d'inventer un cinéma libertaire et libre, de relier le réalisme le plus terre-à-terre au lyrisme le plus fou, d'y injecter de la mythologie, d'habiter les paysages français d'une vraie force, de faire souffler le vent sur les causses, de faire hurler le loup. Le tout avec humour. Le cinéma français a décidément bien besoin de lui.


2. Elle, Paul Verhoeven.

L'autre bonne nouvelle pour le cinéma français cette année, c'était que ce dernier produisait la dernière œuvre de Paul Verhoeven. L'alliance perverse avec Isabelle Huppert fournissait un film incroyablement dense, libertaire et ambigu, qui amenait à la réflexion tout en jouant malicieusement avec les genres. J'en avais parlé ici!


3. Mademoiselle, Park Chan-Wook

J'en ai aussi déjà parlé ici!

4. Au fin fond de la fournaise (Into the Inferno), Werner Herzog.


Lorsqu' Herzog filme un documentaire sur les volcans, c'est l'humanité et son rapport à la nature qu'il filme. Naviguant pépère entre la science (incarnée par le vulcanologue réjoui qui l'accompagne) et le mythe, il s'attarde sans contrainte sur tout ce qui lui semble intéressant, qu'il s'agisse de la récupération de l'impact mythique d'un volcan par le régime en Corée du Nord, ou la découverte de fossiles humains qui se change en jeu d'enfant sous sa caméra ludique. Merveilleux documentaire!

5. Julieta, Pedro Almodovar.

En toute générosité, Pedro paye son ellipse.
 
Julieta est ample et romanesque. Almodovar se montre toujours aussi à l'aise dans la narration et tricote son drame sur la nocivité du secret avec intelligence et un panache discret mais bien réel. L'inventivité de la mise en scène offre de belles fulgurances : une scène d'amour dans un train, jouant sur la transparence, le reflet et le mouvement, d'une grande beauté. Et la plus belle ellipse de l'année avec un procédé tout simple et astucieux.

6. Les 8 Salopards, Quentin Tarantino.

Je n'avais pas boudé mon plaisir

7. The Strangers, Na Hong-Jin.

 Promenons-nous dans les bois

Comme souvent, un des films les plus fous de l'année vient de Corée du Sud. Son auteur tisse une intrigue quasi incompréhensible mais maintient captif et impliqué le spectateur en travaillant les motifs de la possession et de la xénophobie avec une intensité toute charnelle. Très intense et fiévreux!


8. The Big Short, Adam McKay.

J'en avais déjà parlé ici

9. Personal Shopper, Olivier Assayas.

Teasing

J'aime beaucoup les films de fantômes! Dans celui-ci Assayas est très surprenant en jouant sur plusieurs degrés de lecture, à la manière d'un Kyoshi Kurosawa. Il s'agit avant tout de parler de deuil, mais Assayas ne s'abstient pas pour autant de traiter le genre lui-même de manière frontale. 
L'intelligence du film réside dans sa manière de faire s'entrechoquer nos peurs ancestrales avec la technologie : les meilleurs films d'horreurs récents l'ont compris, pour faire frissonner en 2016, il faut y intégrer nos smartphones ou google maps (dans l'excellent "Le Pacte") au lieu de les considérer comme des ennemis du genre.
Reste aussi une belle réflexion sur le deuil, l'absence, et notre solitude. 

10. Anomalisa, Charlie Kaufman.

Sommes-nous des marionettes?
 
Toujours cette phobie chez Charlie Kaufman de l'uniformité, et l'amour en remède illusoire.
La rencontre amoureuse était ici si belle! J'avais écrit ça sur Vodkaster : http://www.vodkaster.com/films/anomalisa/1297877#viking


Tous les films vus à peu près ordonnés