L'année cinoche 2014 selon MOI

L'an dernier, les américains avaient frappé fort (Tarantino, PTA, les Coen), et seul le superbe Inconnu du Lac s'était hissé à leur niveau...

Cette année, mon "top à moi que j'ai" est international avec du japonais, du français, du ricain, du chinois, du coréen... On s'en fout un peu mais quand même, c'est bien.

1. Le vent se lève Hayao Miyazaki.

Le premier film que j'ai vu au cinéma cette année m'aura tellement retourné qu'il a été difficile de retrouver la même émotion par la suite. C'est aussi le premier article de ce blog, et à la relecture, un des  plus mauvais! Toujours est-il que le film d'adieu de Miyazaki est splendide, étonnamment serein dans son approche du temps qui passe et des regrets.
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2. Mange tes Morts, Jean-Charles Hue.

La fusion réussie de thèmes et influences américaines avec un naturalisme presque documentaire et un décor franchouille. Puissant et beau! 
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3. Gone Girl, David Fincher

Sous prétexte de faire un thriller, Fincher, plus ludique que jamais, réalise la comédie de l'année, et donne à Rosamund Pike un des personnages féminins les plus intéressants de l'année.
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4. Detective Dee 2, Tsui Hark

L'innocence de Tsui Hark est communicative : plongée réussie en enfance. Le blockbuster stylé!
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5. Les Combattants, Thomas Cailley
La comédie française comme on aimerait la voir plus souvent : inventive et légère, stylée, et complètement en prise avec notre monde, l'air de pas y toucher.

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6. Black Coal, Diao Yinan

Un polar à l'ambiance tellement réussie que l'intrigue passe au second plan
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7. Sunhi, Hong-Sang Soo

Le film d'automne, qui donne envie à la fois de sourire et de pleurer.
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8. Boyhood, Richard Linklater

Encore un film sur le temps qui passe, très réussi et émouvant.
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9. Timbuktu, Abderrahmane Sissako 

L'extraordinaire magie de certaines séquences atténue l'impact de la fin, mais le film évite énormément de pièges et surprend souvent. 
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10. Real, Kyoshi Kurosawa

Constamment surprenant, émouvant, le Inception de Kyioshi Kurosawa.
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Le "club des losers" des films qui auraient pu figurer plus haut mais en fait non :

Maps to the Stars, de David Cronenberg m'avait bien marqué lors de sa sortie, mais il s'est estompé au fil du temps...
Her, de Spike Jonze, a provoqué des discussions passionnantes, mais il reste un film relativement anodin finalement.

Les plus belles séquences de l'année
Timbuktu, la partie de foot sans ballon
Le vent se lève, deux amoureux se retrouvent en faisant voler un avion en papier entre deux balcons.

Les déceptions de l'année
Jarmush! dont j'ai trouvé le film insupportablement snobinard
Les Dardenne : plus ça va moins c'est bon

Les films surcotés de l'année
The Grand Budapest Hotel
Her

Ma séance improbable de l'année
Parti pour voir "La grande aventure lego", je me retrouve devant une longue série de bande-annonces dont la dernière, pour un film avec Liam Neeson, s'éternise un peu. Je réalise alors que je suis devant une séance de "Non-Stop", de Jaume Collet-Serra, un film d'action se déroulant en intégralité dans un avion. Trop tard pour changer de salle et je profite alors d'un film qui sent le cachetonnage à plein nez! Même les personnages du film commentent les invraisemblances et errances d'un scénario-prétexte à montrer la seule séquence où l'on sent une réelle envie de cinéma : une baston dans les chiottes de l'avion!
Belle expérience que de constater que même devant un film de merde, je passe toujours un chouette moment au cinéma.

La séance qui te tue et qui te bouffe.
Massacre à la tronçonneuse au cinoche, révèle encore plus son côté agressif et expérimental. La restauration révèle la beauté formelle de certaines séquences (la poursuite de nuit dans les bois en particulier). 

Le Solitaire, Michael Mann, 1981

Faites pas chier James Caan

Une des barrières qui m'empêchent habituellement de vénérer Michael Mann comme certains de mes amis (coucou), c'est le regard qu'il porte sur une virilité exacerbée, caricaturale (Gillette, la perfection au masculiiiin), qu'il ne m'avait jamais semblé jusqu'alors mettre en doute ou s'en amuser.

Et puis paf! J'ai vu son premier film l'autre jour au cinéma, qui devient immédiatement un de mes préférés. Le personnage principal, mâle alpha incarné par un opportun James Caan, est une sorte de cliché de mâle bourrin, qui s'exprime le plus souvent par gestes (brusques) et la colère. Le début du film donne lieu à des scènes très drôles (et voulues comme telles, précisons-le), dans lesquelles ce héros bigger than life se révèle parfois touchant dans sa totale incapacité à communiquer avec son entourage, sa manière de se déplacer, de commander à boire par le geste, etc...

On commence donc par se moquer gentiment de ce type, comme on le ferait d'un personnage sorti des Affranchis ou de la série Les Sopranos. Mais à l'intérieur d'une longue et étonnante scène centrale, le point de vue bascule. Mann s'autorise une longue scène de tête à tête entre notre thief et sa petite amie, un rencart forcé, précisons-le, notre homme ayant littéralement attrapé la jeune fille et l'ayant jetée sur le siège passager de sa bagnole.


Au cours de cette scène, le ton est d'abord comique et on s'amuse de ce personnage dénué de finesse. Mais au fur et à mesure qu'il se livre, le spectateur se retrouve, comme la jeune fille qui l'accompagne, forcé de changer de point de vue. Le personnage se révèle touchant justement par son absence totale de retenue, sa franchise quasiment naïve. Lorsque la scène se termine, nous sommes de son côté, nous vivrons les problèmes qui l'attendent de manière d'autant plus intense.

Ce film est vraiment une très bonne surprise, il contient évidemment les qualités habituelles de Mann, c'est à dire une grande maîtrise de l'espace (la fusillade finale), et de belles envolées plastiques. Mais c'est surtout l'humour qui m'a aidé à y entrer, à m'y sentir bien. L'écriture m'a énormément surpris aussi, c'est peut-être le meilleur scénario de Mann, avec quelques belles envolées, comme un monologue génial de bad guy (qu'on pourrait croire sorti de la bouche d'un méchant de Tarantino, dont c'est une des spécialités je trouve). De la belle ouvrage.

Interstellar, Christopher Nolan, 2014


Au fur et à mesure que le crâne de Nolan enfle, ses films deviennent de plus en plus difficiles à apprécier. S'il y a ici quelques bonnes idées scénaristiques (probablement fournies par le frangin Nolan, peut-être le plus doué des deux), elles souffrent d'être traitées de manière si emphatique et programmatique. 
L'emphase, l'espèce d'intensité artificielle qui gonfle chaque scène (musique, rythme lent, rigueur exagérée de la mise en scène) finit par aplatir le film, qui ne respire et n'explose jamais vraiment. Ces longs montages alternés entre la Terre et l'espace, maintenus sous respiration artificielle par la musique omniprésente, sont le symptôme de l'absence totale de sens du rythme chez ce cinéaste (si, par exemple, on le compare à son contemporain David Fincher)

Une idée de mise en scène, perdue dans l'aridité du crâne de Nolan

L'autre problème, c'est l'absence de mystère. Tout est tellement à sa place, chaque détail est tellement là au service de l'intrigue, qu'on n'est jamais réellement surpris. On est en train de parler d'un film qui tente d'explorer un des plus grands mystères de l'humanité, qui devrait être excitant et aventureux! Mais tout est désamorcé à l'avance par des dialogues qui nous expliquent tout, et sans grande inventivité. Tout accessoire sur lequel on insiste bien, on peut être sûr qu'il va se "révéler" un élément clé de l'intrigue plus tard, jamais pour dessiner un personnage, et encore moins se révéler "inutile".

Les personnages eux-mêmes ne sont considérés que comme les outils d'une intrigue, pas comme des personnes en lesquelles Nolan et le spectateur pourraient vraiment croire, les aimer. Preuve de ce manque d'intérêt pour les personnages avec leur élimination, qui fait penser à un mauvais slasher (le "méchant" qui défend le plan B se fait dézinguer dans les minutes qui suivent). On ne touchera jamais du doigt non plus la détresse de ceux qui attendent des années (Matt Damon et le docteur es relativité du temps). C'est quand même ce que le scénario exploite le mieux, cette notion d'écoulement relatif du temps, mais un peu vite. Vite, vite, il faut retrouver le fil de l'intrigue.

Cette americana mourrante est quand même une des belles choses du film

Une de mes déceptions est aussi l'aspect spectaculaire. Si dans ce domaine certains plans sont impressionnants dans la démesure (le vaisseau proche d'un immense corps céleste, ou la vague immense de la planète des eaux), le voyage dans le "trou de ver" est assez peu marquant, alors qu'on a là toute la liberté pour imaginer ce que l'on veut. Sur ce niveau Nolan se montre très, très loin de son modèle avoué (le 2001 de Kubrick, et son voyage psychédélique final), et de son modèle inavoué (le Contact de Robert Zemeckis, qui offre à cette occasion un chouette tour de manège)

Evidemment qu'Interstellar ne se hisse pas au niveau de l'oeuvre sidérante de Kubrick, mais c'est peut-être en le comparant à l'entertainer sensible de Zemeckis que l'on peut mesurer l'ampleur de l'échec de Nolan. Zemeckis, lui aussi , liait ce voyage dans l'infini à une problématique intime, mais avec une telle empathie communicative pour son personnage principal, un talent de narrateur visuel, un sens du rythme, et plus d'idées de mise en scène dans son ouverture que dans l'intégralité d'Interstellar. Si le propos était simple, il était filmé avec passion. Tout le contraire d'Interstellar.

Il me reste à essayer de comprendre comment 3h sans idées de mise en scène et sans prise de risques peuvent passer aussi bien. Tout n'est pas à jeter, notamment cette vision antispectaculaire de l'apocalypse, la planète mourant à petit feu, vision surprenante dans ce type de blockbuster. Mais Nolan n'a pas vraiment le temps de traiter correctement cette idée : vite, vite, l'intrigue!

La Peau Douce, François Truffaut, 1964

 « Il filme des scènes d’amour comme des scènes de meurtre et des scènes de meurtres comme des scènes d’amour » 
François Truffaut, à propos d'Hitchcock.
Il fallait vraiment le talent de la truffe pour tirer un film aussi intéressant de cette histoire d'adultère au personnage principal plutôt antipathique (il est assez lâche notamment).

C'est vraiment la virtuosité de la mise en scène qui élève ce film. Le découpage très nerveux est vraiment d'une superbe élégance, très moderne. Un exemple de cette virtuosité du découpage/montage se trouve lors d'une scène à l'aéroport : à un plan sur la voiture à bagages vient naturellement se coller un gros plan sur la valise sur le tapis, dans le même mouvement fluide. Puis une main fait irruption dans le cadre pour se saisir de la valise, un mouvement de caméra nous révèle alors le baiser qu'échangent les personnages de l'homme marié et de sa maîtresse.

J'ai une blague, mais j'assume pas ma propre lourdeur. Faites vos propositions de légende dans les commentaires 

Cette maîtrise du rythme, tour à tour accélération ( l'exemple ci-dessus ) ou au contraire étirement de certaines séquences ( le coup de fil final, ou la rencontre dans l'avion ), crée un suspense vraiment particulier, qu'on n'a pas l'habitude de rencontrer dans ce genre de film. En nous faisant ressentir la nervosité du personnage principal, Truffaut renforce le caractère tragique de l'histoire. Si l'on peut sentir que cette nervosité due au caractère secret de l'histoire d'amour en est un des ingrédients car elle en fait un jeu, le ton est loin d'être léger, nous préparant à un dénouement qui sans ça aurait pu paraître forcé.


Ce dénouement, construit autour d'un coup de fil et citation directe du film "le crime était presque parfait" m'a rappelé cette phrase de Truffaut. Cette histoire d'amour a beau être exquisement écrite, elle est filmée comme on le ferait dans un film d'espionnage ou un film noir : on se cache, on se fait passer pour quelqu'un d'autre, on utilise un langage codé (le superbe "Au revoir mademoiselle - Au revoir monsieur", ou la banalité des mots mise en doute par l'expressivité des regards), et la scène finale est un acte d'amour total, désespéré.

En résumé, encore un film passionnant de la truffe, qui est peut-être encore visible sur le (Helen) Replay d'Arte.

Révélations, Michael Mann, 1999


Ce film de Michael Mann m'avait toujours repoussé. J'ai un rapport un peu étrange avec le cinéma de Mann : certaines scènes me collent des frissons partout, mais je ne suis jamais complètement emporté, je trouve ses films assez cons même parfois (la pirouette finale de Collateral), voire je m'ennuie carrément (Ali, Public Ennemies). Bon, j'aime beaucoup Heat, quand même.
Et donc, en lisant un peu le pitch de celui-ci (Le film est basé sur l'histoire réelle de Jeffrey Wigand, souhaitant dénoncer les pratiques d'un cigarettier), je n'étais pas du tout attiré, au premier abord. Je sentais venir le film-dossier super chiant, empêtré dans les "faits réels" relatés. 

Et en fait c'est carrément ça, mais c'est bien! C'est la première fois que j'ai eu l'impression que Mann était profondément touché par ce qu'il raconte. Alors qu'on pourrait s'attendre à un "thriller haletant", comme aiment à le dire les programmes télé, le film installe une ambiance extrêmement mélancolique et se place à l'échelle humaine. Cette mélancolie, elle est issue du constat que tire le cinéaste de cette affaire : dans ce pays qui déteste pourtant le mensonge, ceux qui veulent révéler la vérité sont virés, menacés, écrasés par une force sans visage : celle de l'argent. 


Le film de Mann est une réussite parce qu'il filme comme des héros la poignée de personnages qui luttent pour faire éclater la vérité. En leur donnant toutes les excuses pour flancher, il souligne leur courage de ne pas le faire. Il y a d'abord, bien sûr, cet "insider", viré de sa boîte pour avoir donné l'alerte, avoir agi en son âme et conscience, à qui on demande de perdre encore plus pour arriver à cette victoire symbolique.
L'ambiance dépressive du film sera extrêmement importante ici : en nous faisant ressentir la tristesse ressentie par ce personnage, Mann nous met à sa place. Ce qui oblige le spectateur à se demander : "Est-ce que je serais allé au bout?", le combat n'en est que plus poignant.
Entre parenthèses, c'est bien la première fois que je trouve Russell Crowe émouvant, je ne suis pas prêt d'oublier son regard.


Il y a aussi ce journaliste incarné par un très juste Al Pacino, combatif et réfléchi, qui devra aussi s'investir personnellement lorsque la puissance de l'argent viendra contaminer son travail. Cet épisode est aussi très réussi, exposant les points de vue du journaliste et de ses deux collègues face à la situation ( tous semblent respectables aux yeux du film ), obligeant là aussi le spectateur à se positionner.

En plus, Mann nous évite les interminables scènes de procès (souvent chiantes au cinéma). Il n'y en a qu'une ici, très courte, le temps d'une colère de l'avocat défendant le héros, court moment extrêmement poignant car il nous montre un homme pas seulement en train de "faire son travail", mais réellement engagé dans cette affaire. 

En plus il est joué par le mec qui joue Jack Dalton dans MacGyver! Bonus.

Le film se permet aussi quelques belles envolées formelles, comme cette partie de golf de nuit contenant quelques belles idées de mise en scène : elle s'ouvre comme un ciel étoilé, puis on constate en fait qu'il s'agit de balles éclairées sur un green. Et il y a ce glissement du léger doute vers la paranoïa totale. Cette séquence est indéniablement réussie.



C'est donc un beau film classique, auquel je reproche seulement ses choix musicaux (c'est souvent le cas chez Mann). Ici par moment l'espèce de daubasse "world music" devient assez envahissante, c'est dommage. Mais on n'est pas prêt d'oublier ces personnages.

Mange tes morts, Jean-Charles Hue, 2014


Le cinéma de Jean-Charles Hue, c'est un des rares exemples récents d'hybridation réussie entre des influences très américaines et un univers très français. C'est aussi une hybridation réussie entre le réel et la fiction.
C'est un petit paradoxe ce film, qui vise à la fois dans sa forme le "cinéma du réel", à travers les dialogues, la liberté laissée aux acteurs, naturellement charismatiques (avec cet effet de bord qui fonctionne : les imperfections de jeu sonnent juste), et un style visuel extrêmement soigné pour propulser ce réel vers un ailleurs, celui du mythe. La dramaturgie y est aussi très inspirée des films de gangsters américains : la famille et son emprise, le "droit chemin", la dignité, etc...
Le résultat est très puissant : tout sonne juste et est en même temps "bigger than life", suffisamment pour fasciner. A mille lieues du documentaire sociologique condescendant ou complaisant, le film n'en est que plus immersif.

La découverte de l'alpina de Fred, séquence fantastique de toute beauté

L'univers décrit, on le devine complexe, les divergences de point de vue sont nombreuses entre les différents membres de cette communauté. Il y a évidemment cette communauté dans la communauté, celle des chrétiens, qui reste enveloppée d'un certain mystère, mais aussi entre les différents membres de la famille qui s'opposent.
Il y a quelque chose de remarquable, c'est cette impression que les personnages, même secondaires voire figurants, continuent d'exister en-dehors du cadre. Ce hors-champ narratif c'est le terreau du film aussi, un coup de boule au naturalisme fabriqué : il ne s'agit pas ici de créer une fiction qui imite le réel, mais de se nourrir du réel pour le pousser vers le cinéma pur, à travers une mise en scène spectaculaire, presque fantastique lors de cette virée de nuit en bagnole, collé aux visages de Fred et ses frères.

Il faut parler de la lumière du film, magnifiquement soignée (ici point d'images fadasses ou grisâtres pour "faire vrai"), que ce soit en extérieur jour, les plans à contre-jour venant donner une dimension mystique au personnage de Fred, ou dans cette nuit bleutée éclairée par les phares des bagnoles. Cette lumière, qui déjà, venait inonder le premier film de Hue lors de la révélation spirituelle de son personnage principal, on la retrouve ici avec cette même dimension mystique.

On en veut encore.

Le match de la peur : Clouzot VS Friedkin


Pour les deux films il y a d'abord un scénario diabolique, construit autour du pitch suivant : quatre hommes embarquent à bord de deux camions chargés de nitroglycérine qu'ils doivent transpoter jusqu'à un pipeline en flammes, sur une route en mauvais état. Au moindre choc, tout pète!

Le Salaire de la Peur, Henri-Georges Clouzot, 1953

A mettre au crédit de Montand : il parvient à avoir une certaine classe tout en portant un combo bandana-espadrilles particulièrement ingrat. Chapeau!

Le film commence comme un film de prison. Le village sud-américain où débute l'histoire est présenté comme une prison à ciel ouvert, un cul-de-sac ("2 francs pour y aller, 2000$ pour en revenir"). La mise en scène de Clouzot excelle à rendre réelle cette prison grâce à des détails, comme la multitude de langues parlée par les personnages, la chaleur écrasante et la saleté. L'élément déclencheur (l'arrivée d'un nouveau personnage de caïd) est aussi très typique d'un film de prison.
Un superbe montage en ellipses successives nous montre d'ailleurs le personnage d'Yves Montand énumérant les maigres possibilités d'évasion au nouvel arrivant. Figure de style étonnante et moderne, cassure dans la vraisemblance, qui montre le temps s'écouler sans briser la continuité d'un monologue. C'est aussi dans le western que puise le film, avec son saloon, ses rocking-chairs, etc...


Le format 4/3 se prête à merveille à tous les plans claustros dans le camion

Cette exposition, que certains trouvent longuette, je la trouve parfaite : le décor doit être planté pour qu'on comprenne pourquoi ces hommes risquent leur vie pour 2000$! Une fois à bord des camions, un autre film commence, et un putain de film. Clouzot exploite à merveille les péripéties qui jalonnent le parcours, par une mise en scène pleine de suspense, au plus près des hommes, dont on partage le calvaire les nerfs à vif. La lenteur avec laquelle les héros doivent parcourir certains obstacles, naturellement porteuse de suspense, est magnifiée par la mise en scène ( des gros plans sur les roues ou sur des pièces mécaniques se délitant ) et l'utilisation du son. Le chant des cigales, entêtant, crée un tic-tac lancinant lorsque Bimba fait couler de la nitro dans un trou creusé dans un rocher. 

Une autre séquence absolument géniale crée un moment intense, lorsque le camion de tête est forcé de rouler très lentement, ignorant que le camion qui suit arrive à pleine vitesse, sans pouvoir ralentir. Ce montage alterné diabolique est encore un moment parfait de tension, créant le suspense par l'opposition de deux corps en mouvement, un grand moment de cinéma d'action.



Dans sa dernière partie, le film devient presque abstrait et crée des plans très marquants, presque métaphysiques, comme cet homme s'enfonçant peu à peu dans une mare de pétrole, ou cette image d'un Montand hébété avançant vers les flammes.
Terminant sur un montage alterné démoniaque (peut-être un peu de trop), ultime poussée de puissante dramaturgie, le film nous garde sous tension un moment après le mot fin...


Le Convoi de la Peur (Sorcerer), William Friedkin, 1977

Lorsque Friedkin filme un mariage, la mariée arbore un cocard

Il fallait bien un cinglé comme Friedkin pour remaker ( Ah, le verbe dégueulasse ) ce film. Le film de Friedkin commence différemment. En effet, alors que le film de Clouzot commençait directement dans le village, Sorcerer commence par nous montrer ce qui a amené les personnages dans ce village. 
Ces 3 personnages, Friedkin ne fera rien pour nous les rendre sympathiques : ils ont tous commis une faute (Un braquage, un attentat, une escroquerie).



Le village prend donc des allures de purgatoire, les personnages ne vont pas agir "que" pour s'en sortir mais aussi tenter d'expier cette faute, de trouver la rédemption.
Le film de Friedkin est plus organique, plein de sueur et de sang, dans cette première partie. L'argent, le pétrole et le sang sont étroitement liés. Lorsque la révolte qui amène l'accident du pipeline éclate, elle est d'une grande violence, comme inéluctable. Puis les hommes montent dans les camions et un autre film commence (je vous l'ai déjà faite celle-là non?)


Cette séquence est tout simplement incroyable!

Ce qui fait du film un excellent remake, c'est l'ambiance radicalement différente que parvient à y insuffler son auteur dans cette deuxième partie. Cette ambiance est typique de Friedkin : une présence maléfique et ricanante plane, est présente partout : les camions de face semblent afficher un visage grimaçant. Au moment de traverser un pont de lianes branlant, le vent et la pluie se déchaînent. Le sifflement du vent, c'est le souffle mortel d'un sorcier, faisant danser le camion sur le pont. La musique de Tangerine Dream, elle aussi, participe à créer cette ambiance étrange. L'humidité et le vert profond de la jungle étouffante, vivante et presque personnifiée, remplacent la chaleur sèche du Clouzot,  nous plongent dans la folie.

La démence atteindra son point d'orgue dans un paysage désolé, avec lequel se fond le visage de fantôme dément du héros, alors que retentit un rire sinistre... Je vous spoilerai pas la fin, légèrement différente de celle du Clouzot, et typiquement Friedkinienne...


Alors, qui gagne?

Là c'est chaud, on a affaire selon moi à deux grands films. Mais plusieurs éléments font pencher la balance pour le Friedkin : 
1. Je commence à passer pour un vieux con à force de toujours préférer les vieux films à leurs remakes, alors que je suis pas vieux, et juste un peu con.
2. Les acteurs : j'aime beaucoup Roy Sheider et Cremer dans ce film.
3. Je préfère légèrement l'ambiance humide, fantastique et vénéneuse de Sorcerer, sa violence plus crue, son style plus direct.

Les précédents matches :
True Grit, Coen Bros VS Hathaway
Le Village des damnés, Carpenter VS Rilla

Sur Friedkin : 
French Connection

Small Soldiers, Joe Dante, 1998


Drôle de monstre que ce film commandité par Hasbro en partenariat avec Burger King pour lancer une gamme de jouets, que Spielberg refile à Joe Dante (il devait sentir le plan casse-gueule) à la fin des années 90.
Avec de tels commanditaires, les problèmes de production sont nombreux, de multiples censures ont été faites pour obtenir le classement PG-13, les producteurs essaient de contrôler le tournage et Joe Dante a dû énormément improviser pour garder son film sur les rails tout en concédant le moins possible.
Pour moi le film est une réussite totale de satyre, un "inside job" de dynamitage du projet d'Hasbro sans avoir l'air d'y toucher, et sous le nez de ses représentants, trop occupés à censurer la violence du film pour se rendre compte de la partie plus subversive, plus cachée du projet.

"Heartland Play Systems, a Division of Globotech"

Le film s'ouvre sur une géniale fausse-pub à la Verhoeven, dans laquelle la firme de défense Globotech nous explique le plus simplement du monde que la technologie militaire qu'elle développe sera également destinée désormais à fournir les foyers américains en produits de consommation courante (un superbe fondu enchaîné entre un char d'assaut et une famille épanouie s'offrant des cadeaux! Superbe). Sur une musique militaire, un hélico survole une usine de jouets dont l'enseigne est en train d'être changée : "une filiale Globotech".

En bonus, l'excellent David Cross, vu aussi dans Arrested Development

La scène suivante nous présente deux concepteurs de jouets aux projets opposés. Un nerd un peu candide (projection de Joe Dante dans le film? "Real world sucks", dit-il dans une des premières scènes) présente les Gorgonites, un peuple imaginaire auquel il a inventé tout un background. Son collègue, lui, qui semble tout aussi loser mais qui semble beaucoup plus attiré par la réussite, présente une bande de GI musclés emmenée par le colonel Chip Hazard.
L'implantation de puces militaires dans ces jouets va leur fournir une intelligence et une capacité à apprendre, qui va dépasser leurs concepteurs... C'est le début d'une guerre entre les Gorgonites et les GI, à laquelle vont être mêlés le jeune Alan Abernathy et sa voisine Christy.

Quelques Gorgonites (pas le chat hein? Le chat c'est juste un chat)

Il est intéressant de voir que les jouets en eux-mêmes, en tant qu'objets, n'intéressent pas vraiment les personnages du film, surtout tant qu'ils sont limités à quelques phrases qu'ils répètent inlassablement (certainement comme ceux de la vraie gamme de jouets!). Ce n'est que lorsqu'ils deviennent animés par l'imagination de Joe Dante qu'ils deviennent intéressants. Comme un gamin prêterait sa voix à des figurines, Dante donne au major Chip la voix de Tommy Lee Jones et des répliques dignes du Maître de Guerre, ridiculisant d'emblée le va-t-en guerre patriotique.

Géniale séquence où Kirsten Dunst est attaquée par ses poupées sur fond de Led Zeppelin

Dante a choisi son camp! Entre les rambos de pacotille et le peuple Gorgonite, composé de freaks dysfonctionnels et pacifiques, il n'y a pas photo. Le film devient véritablement jubilatoire lorsqu'il se livre aux plus violentes des mutilations sur les soldats (démembrements, brûlures....). Jusqu'à une scène hilarante où la jeune Christy incarnée par Kirsten Dunst se livre à un massacre de poupées Barbie à la tondeuse à gazon, un grand sourire aux lèvres! Le doigt d'honneur à Hasbro, Joe Dante l'a joliment emballé dans un chouette film à grand spectacle (les effets spéciaux "en dur" ont superbement bien vieilli), plein d'action et d'humour.


Car l'idée qui reste du film à son terme, c'est que ce sont moins les objets qui sont importants que l'imagination de celui qui joue! Et suite à une ultime bataille ayant mis en flammes le jardin de la famille d'Alan et détruit une partie de la maison, le représentant de Globotech contemplant le désastre aura cette superbe phrase : "Too bad, this would have made a hell of a commercial"(Dommage, ça aurait fait une sacrée pub)... Derrière sa caméra, Joe Dante se marre, et moi aussi!

La Guerre des Mondes, Steven Spielberg, 2005


Par une étrange coïncidence (promis), j'ai regardé ce film hier et j'écris cet article un 11 septembre. Or, en le revoyant je suis frappé par l'ancrage fort de ce film dans l'après 11 septembre. "On pourrait dire ça de n'importe quel film catastrophe sorti après 2001", me rétorquerez-vous, et vous aurez peut-être raison. Lorsqu'on regarde ce film pour la première fois, l'ampleur écrasante du projet et sa mise en scène impressionnante ont vite fait de tout emporter et on pourrait en rester là. Néanmoins, en le revoyant, on peut essayer de chercher (quitte à aller trop loin! j'aime ça) ce que Spielberg parvient à faire passer, à la marge, sans sacrifier au grand spectacle de son blockbuster imposant (quitte à tomber dans ce qui reste son péché mignon : une fin un peu longuette accumulant les péripéties un peu lourdement).

L'autre chose qui frappe, c'est le binôme complémentaire qu'il forme avec une autre grande oeuvre de Spielberg, Rencontres du 3ème type. L'occasion de constater le pessimisme qui a contaminé entre-temps l'oeuvre de Spielberg (visible aussi dans Minority Report). Il est frappant de constater que les deux films utilisent des motifs communs pour créer une émotion radicalement opposée. Mais j'y reviendrai, comme dirait presque mon ami Terminator. Ouais, c'est un pote.

L'après 11 septembre

Tout d'abord il y a cette sidérante scène d'attaque qui arrive assez rapidement dans le film, sa soudaineté et son caractère inexplicable et inédit. Qu'est-ce qui attaque, qui attaque, pourquoi? Grâce à la brillante mise en scène de Spielberg, à hauteur d'homme, lors de cette attaque on constatera aussi que les personnages sont à la fois fascinés et effrayés, ils ne peuvent quitter des yeux ce qu'ils sont en train de voir, malgré la peur bien réelle. Cet effet de sidération face à une catastrophe, personnellement, me renvoie directement aux émotions contradictoires qui ont frappé les gens qui ont vu pour la première fois les images de l'attentat du 11 Septembre.

Et ce Tom Cruise, hébété, couvert de cendres?

J'en arrive à une autre scène, celle où une journaliste, dans son van, montre au héros les images tournées lors d'une autre attaque. Son excitation devant les images de destruction m'a immédiatement renvoyé à celle, bien réelle, d'un Pujadas ne cachant pas son excitation en découvrant les images du 9-11("Ouah! Génial", s'exclame-t-il). Mais surtout il me semble que Spielberg avec cette scène, se montre conscient du bouleversement qui s'est produit ce jour-là dans notre manière d'appréhender les images. Le choc entre l'image-fiction et l'image-reportage, l'ultra-spectaculaire du réel, et pour certains l'impossibilité d'y voir autre chose qu'une image (ce qui semble être le cas pour Pujadas, il ne semble pas réaliser ce qu'il voit, ne peut considérer l'image autrement que comme du show).

Rapidement, quitte à passer pour un fou, j'évoquerais bien cette scène où un tentacule au bout duquel se trouve un œil-caméra parcourt la maison où se sont réfugiés le héros et sa fille. Cet œil, mouvant, entrant dans une maison et en scrutant les moindres recoins m'a rappelé les araignées-robots qui pénétraient l'intimité des gens dans la terrible société décrite par Spielberg dans Minortity Report. Pour moi (et c'est là que je passe pour un dingo), cet œil qui pénètre les foyers, on peut le voir comme une représentation du Patriot Act instauré en octobre 2011.




Enfin, la plus brillante séquence du film, la plus émouvante, c'est celle ou le héros ne peut empêcher son fils, assoiffé de vengeance, de partir avec les militaires pour une riposte irréfléchie. Relativement tôt après les événements, Spielberg a déjà une vision plutôt lucide de la réaction américaine à cet événement, à son caractère irraisonné. Scène magnifique, qui garde sa cohérence que l'on cherche à y percevoir ce sous-texte ou pas : le déséquilibre des forces (quelques jeeps montant à l'assaut d'un immense monstre de métal protégé par un bouclier) permet d'ancrer la scène dans la cohérence d'un scénario catastrophe classique, le père essayant juste de sauver son fils.

Cette réaction primaire de riposte, la soif de vengeance d'un pays, sera aussi représentée sous les traits de Tim Robbins, présenté comme un fou dangereux. J'y reviendrai plus tard.

L'anti - "Rencontres"

Evidemment, d'un point de vue scénaristique, l'opposition entre "Rencontres du 3ème type" et celui-ci est suffisamment éloquente : les aliens gentils, avec qui il s'agit de créer un contact dans le premier, deviennent des saloperies pas possibles qui ont prévu depuis des millions d'années de nous dérouiller la gueule, et qui s'y emploient avec zèle et méthode.

La lumière et le son

 
  Le contrejour

Il est intéressant de voir que les deux films partagent le même excès de plans à contre-jour, de cette lumière aveuglante qui vient du ciel, qui nous dépasse. Mais si dans "Rencontres", elle est plutôt attirante (quoiqu'un peu effrayante au début), ici elle devient proprement terrifiante, blafarde, dès la première scène d'attaque où elle passe à travers le fronton d'une église.
De même les superbes ovnis de Rencontres sont des sources de lumière bleutée plutôt jolie, là où les tripodes sont autant de lampes torches cherchant leurs cibles dans l'obscurité d'un ciel noir (attention, cette phrase paraît jolie comme ça, mais elle ne veut pas dire grand chose. Bon, je la laisse).


Quant au son, il y en un de commun. Un son très grave, comme une corne de brume ou un cor. Dans "Rencontres", il ne se faisait entendre qu'une fois, lors du premier contact musical, détruisant toutes les vitres du périmètre, puis le spectateur comprenait que cette fausse note n'était qu'une question de réglage, et la "discussion" musicale pouvait reprendre. Ici, ce son effrayant retentit plusieurs fois et annonce le pire, il est plus métallique et froid. Et il n'est pas du tout le fruit d'un malentendu!

L'humain

De ce point de vue, "Rencontres" était un pur produit du cinéma américain des années 70 : l'humain, l'individu y luttait contre une institution qui masquait la vérité. Le film était traversé par le thème de la communication, ses personnages faisaient tout pour essayer d'aller vers l'autre, de le comprendre, de décrypter des signes.
Les personnages de Rencontres étaient animés par un but qu'ils ne comprenaient pas. Il s'agissait ensuite de converger vers un même lieu.

Dans la guerre des mondes au contraire, une partie de la tension vient de l'absence d'objectif. Contrairement à la plupart des films catastrophes, il n'y a pas d'endroit sûr à atteindre, les personnages fuient sans espoir véritable, ce qui renforce l'absolue noirceur du film. 



D'autre part, l'être humain a rarement été dépeint de manière aussi négative dans un film de Spielberg. Dans une scène horrible, les humains sont assimilés à des zombies essayant de pénétrer de force dans la voiture du héros. Une vision que l'on retrouvera dans un des terribles cauchemars de Curtis dans le très beau Take Shelter. 
Autre manifestation de cette humanité flippante, le personnage de Tim Robbins, fou enfermé dans sa cave, le shotgun à la main, est un symbole d'américain blessé, psychotique et belliqueux, un ennemi intérieur auquel le héros devra se confronter.

Avec sa happy-end un peu forcée (concession aux studios et respect de l'oeuvre de Wells...et Welles), on pourrait se méprendre, mais l'impression qui reste après le visionnage, c'est celle d'un film d'une noirceur hallucinante, c'est peut-être le plus politique des films de Spielberg. Il restera à mon avis non seulement comme un grand film tétanisant, mais comme un symbole de l'état d'esprit américain au début du XXIème siècle.

Quelques liens 

La lumière dans "Rencontres du 3ème type" https://jeancharpentier.wordpress.com/2012/03/09/

Pujadas et le 11/09 

French Connection, William Friedkin, 1972


J'avais vu French Connection gamin, j'en gardais un très bon souvenir un peu vague. A la revoyure, j'ai pris une bonne patate dans la tête, nom d'un petit bonhomme. Miladiou. Et même: fichtre, tiens.
Le film met en scène deux flics new-yorkais aux prises avec un réseau de trafic de drogue venant de Marseille.

Le personnage principal, interprété par Gene Hackman, est un personnage très seventies : c'est un flic borderline, raciste et violent. Ce personnage, comme ceux du Convoi de la Peur (le remake du Salaire de la Peur réalisé par Friedkin, les deux films sont géniaux), traîne derrière lui une erreur qui a coûté cher (un péché), et s'accroche à cette affaire en espérant y trouver une rédemption.

Difficile de parler du film sans parler de sa partie centrale, une immense séquence de filature qui accélère constamment pour déboucher sur une poursuite à pleine vitesse, un morceau de mise en scène vraiment impressionnant, pendant lequel "Popeye" devient peu à peu fou. Dans ce passage on le suit, seul, dans un véritable purgatoire. Comme dans le Convoi de la Peur on sent parfois une présence maléfique, ricanant de ses échecs, comme lorsqu'il rate de peu la rame de métro dans laquelle s'est enfui un des "froggies", un plan superbe depuis la rame s'enfonçant dans un tunnel, avec une montée de violons semblable à un rire sinistre.

Marcel Bozzuffi, le Michael Ironside français

On a souvent parlé du style "documentaire" de Friedkin pour ce film (lui le premier, il dit s'être inspiré du Z de Costa-Gavras, auquel il pique Marcel Bozzuffi). En effet, il utilise une mise en scène assez moderne : caméra portée, des zooms pris de très loin, panoramiques d'un personnage à l'autre pendant les scènes de poursuite, et une photographie granuleuse qui font paraître ces images prises sur le vif, dans la rue. Le montage est aussi très sec, coupant même parfois les scènes au milieu d'une phrase. Des choix assez radicaux mais dans lesquels Friedkin ne s'enferme pas : comme dit plus haut, il arrive aussi à créer une ambiance presque fantastique, notamment par son utilisation de l'excellente BO, et soigne ses scènes de poursuite avec style.

Cette manière de filmer l'action, à la fois stylée et réaliste, et cette manière de définir ses personnages par l'action, fait du film un exemple dans ce domaine, sûrement une inspiration pour la mise en scène "à la Paul Greengrass" qu'on voit partout aujourd'hui (pour le meilleur et pour le pire). Mais le film est surtout encore une fois l'écrin de la vision ultra pessimiste de Friedkin, refusant toute idée de rédemption, de changement de ses personnages, à contre-courant de l'histoire du cinéma américain classique.



Michael Ironside, le Marcel Bozzuffi américain

Quelques extraits de l'excellente BO du film : 


The Immigrant, James Gray, 2013


Que s'est-il passé sur ce film? La magie de James Gray, qui réussissait à transformer un banal triangle amoureux en une tragédie (Two Lovers), semble ici éteinte. La gravité du sujet (la triplette un peu lourde immigration, maladie, prostitution) faisait peur, et en effet Gray ne parvient pas vraiment à s'en extirper, à transcender le genre du mélo et ses clichés, un peu engoncé aussi dans la reconstitution historique.

Pourtant la finesse de mise en scène est bien là (j'applaudis la pudeur avec laquelle Gray filme les malheurs de son héroïne), tout est plutôt correct , mais ne décolle jamais. Je déplore un peu les choix de casting. Jeremy Renner, qualifié plusieurs fois de "beau gosse" dans le film, est plutôt moche avec sa gomina et sa moustache : ça en devient drôle, et Marion Cotillard parle l'anglais avec l'accent polonais - elle le fait plutôt bien, mais au prix d'efforts un peu visibles dans son jeu, comme souvent.

Beau gosse, sérieusement?

Il me semble aussi que l'écriture est beaucoup moins réussie qu'habituellement : la scène-clé est complètement ratée, elle ne fonctionne tout simplement pas (le jeu un peu outré, façon cinéma muet, de Marion Cotillard n'arrange pas les choses non plus), et elle repose sur un acte vraiment stupide d'un des personnages.

Comme d'habitude, Joaquin Phoenix parvient à élever tout ça grâce à l'intensité de son jeu, surtout sur la fin, à amener une vibration, quelque chose qui pourrait ressembler à de l'émotion. Son personnage est aussi le plus intéressant, le plus ambigu. Mais trop tard : on a regardé le destin de ces personnages de loin, sans jamais s'attribuer leurs souffrances.
C'est le principal échec du film, qui n'élève le niveau que lors d'un superbe dernier plan.

Déception, donc.